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FR

Mondrian peignait des fleurs. On connaît de lui autour de 150 tableaux et dessins représentant presque invariablement une unique fleur se détachant sur un fond neutre, peinte avec expression et vigueur. Le contraste est grand entre les peintures de fleurs de Mondrian et le développement de son système néo-plastique, qu’il poursuivait en parallèle ; et si elles demeurent méconnues , c’est à la fois en raison du mépris dans lequel les commentateurs du peintre ont tenu ces œuvres figuratives, mais également à cause des réticences de l’artiste lui-même. Les fleurs étaient un gagne-pain, une pratique mineure. Mondrian « faisait des fleurs » pour gagner sa vie, à une époque où ses toiles abstraites rencontraient l’incompréhension. Et pourtant, Mondrian aimait à peindre les fleurs, et malgré ses efforts pour antidater certaines de celles-ci afin de faire croire à des œuvres de jeunesse, cette production l’accompagna tout au long de sa carrière.

Le critique Michel Seuphor, biographe de référence de l’artiste, rapporte que Mondrian lui aurait dit un jour de 1925 ou 1926 : « Maintenant, tant pis, je veux bien mourir de faim, mais je ne fais plus de fleur ». Ce rejet participait d’un dégoût plus large pour la nature, de plus en plus marqué à mesure que le peintre prenait la voie de l’abstraction. Seuphor raconte qu’un jour, chez Albert Gleizes, il demanda à changer de place à table afin de ne pas manger face aux arbres du Bois de Boulogne. Comment expliquer une telle aversion chez un artiste dont, pourtant, l’œuvre bouleversa la peinture occidentale à partir d’une extraordinaire série de peintures d’arbres ? Sans doute parce que l’artiste savait que son amour des formes de la nature s’opposait au but extrêmement exigeant, presque fanatique, qu’il s’était fixé à lui-même. Et qu’en prenant seul cette voie difficile, il renonçait d’une certaine manière à une fascination presque coupable.

Cette exposition est pensée comme un hommage aux fleurs de Mondrian. Elle réunit les « fleurs » de dix artistes contemporains que l’on pourrait qualifier de conceptuels, parce que leur travail s’inscrit dans une démarche intellectuelle de questionnement de l’image. Sous leurs différentes formes, les œuvres réunies pour cette exposition empruntent à l’histoire de la représentation florale en peinture et dans les arts décoratifs : papiers peints artisanaux de Morris & Sanderson (Kate Owens), Ikebana (Christophe Lemaitre & Aurélien Mole), bronzes décoratifs (Rémy Brière), photographies de plantes (Jean-Luc Moulène, Batia Suter, Inga Kerber), aquarelles (Ann Craven), collage (Daniel Gordon) fleurs séchées (Morgan Courtois). Le motif de la fleur est un prétexte pour aborder les limites du genre ; une recherche qui passe, par exemple, par la répétition inlassable du même sujet chez Ann Craven, ou au contraire par la suppression du motif chez Kate Owens ; par la déconstruction des conventions de la nature morte chez Jean-Luc Moulène ; ou encore par la reconstruction artificielle d’un simulacre de fleur à partir d’images numériques chez Daniel Gordon. L’ensemble s’émancipe de la simple représentation figurative pour laisser penser que peut-être, le genre floral ne survit qu’à travers son propre épuisement ; et que c’est avant tout comme non-sujet que la fleur apparaît encore dans l’art contemporain.

Mais ce serait sans doute trop simple. Car l’ensemble témoigne d’une ambiguïté qui n’est pas sans rappeler celle de Mondrian. Par leur jeu d’attraction et de mise à distance, ces œuvres viennent poser la question toujours actuelle du rapport des artistes aux formes de la nature, au décoratif et aux conventions. Elles démontrent que les lignes pourtant connues et re-connues de l’orchidée ou de la fleur des champs sont encore le prétexte à l’invention et à l’expérimentation. Car plutôt qu’un non-sujet, la fleur ne serait-elle pas le sujet de l’art par excellence ?

Camille Azaïs

EN

Mondrian painted flowers. We know of about one hundred fifty paintings and drawings by him representing almost invariably a solitary flower emerging from a neutral ground, painted with expression and vigor. There is a great contrast between Mondrian’s paintings of flowers and his neo-plastic system, which he developed in parallel; and if they remain little known[1], it is at once because of the contempt which the painter’s commentators held for these figurative works, but also because of the artist’s own reluctance. The flowers were a way of making some money, a minor practice. Mondrian “made flowers” to earn his living, at a time where his abstract canvases were met with incomprehension. And yet, Mondrian liked painting flowers, and despite his efforts to backdate some of them in order to pass them off as youthful works, this production would accompany him along his entire career.

The critic Michel Seuphor, the most important biographer of the artist, recounts that Mondrian said to him one day in 1925 or 1926: “Now, I don’t care, I may starve, but I don’t want to paint any more flowers.” This rejection took part of his larger distaste for nature, more and more obvious as the artist followed the path of abstraction. Seuphor tells that one day, at Albert Gleizes’ home, he asked to change seats at the table in order to not eat facing the trees of the Bois de Boulogne. And yet, how to explain such an aversion in an artist whose work would turn western painting upside down, thanks to an extraordinary series of paintings of trees? Surely because the artist knew that his love for the forms of nature was opposed to the extremely exigent, almost fanatical, goal that he had set for himself. And that by taking this difficult path alone, he renounced in a certain way an almost guilty fascination 

This exhibition has been thought as an homage to Mondrian’s flowers. It gathers the “flowers” of ten contemporary artists that one could qualify as conceptual, because their work is based on an intellectual process of questioning the image. Under their different forms, the works brought together for this exhibition borrow from the history of floral representation in painting and the decorative arts: artisanal wallpaper by Morris & Sanderson (Kate Owens), Ikebana (Christophe Lemaitre & Aurélien Mole),decorative bronzes (Rémy Brière), photographs of plants (Jean-Luc Moulène, Batia Suter, Inga Kerber), watercolors (Ann Craven), collage (Daniel Gordon), dried flowers (Morgan Courtois). The motif of the flower is a pretext to approach the limits of the genre; a research that takes the form of indefatigable repetition of the same subject in the work of Ann Craven for example , or on the contrary, of the suppression of the motif in the work of Kate Owens; by the deconstruction of the conventions of still life in the work of Jean-Luc Moulène; or again by the artificial reconstruction of a simulacrum of a flower based on digital images in the work of Daniel Gordon. The whole emancipates itself from simple figurative representation and permits us to think that perhaps the floral genre survives only through its own exhaustion; and that it is above all as a non-subject that the flower continues to appear in contemporary art.

But, that would surely be too simple. For the ensemble testifies to an ambiguity which is not without recalling that of Mondrian. By their attraction and repulsion, these works come to ask the question -still relevant- of the relationship artists have with nature’s forms, with the decorative and with conventions. They demonstrate that the yet well-known (and re-known) lines of the orchid or the flower in the field are still the pretext for invention and experimentation. For rather than the non-subject, is not the flower the subject of art par excellence?

Translated by David Malek


[1] And this despite an exhibition devoted to them in 1991 at the Sidney Janis Gallery, “Mondrian Flowers in American Collections.” 

Camille Azaïs